• Amelie Pelletier

Je ne prononcerai pas ton nom


COVID-19, Juin 2020, déconfinement, la vie ne s’est jamais arrêtée...


Je pensais raconter une femme qui descend une route goudronnée, qui avance sur une pente douce, une petite fille à ses trousses, je voulais décrire les ombres guirlandes du feuillage parfumé d’une haie qui décore un muret comme un ruban dentelé. J’aurais poursuivi en décrivant une boîte aux lettres indiquant « Pas de publicité merci » en calligraphie basique et du Pantone classique de ce type d’injonction.

Mes mots vous auraient ensuite déplacé vers la beauté d’un portail emmitouflé dans le pollen de la saison, bagué de toiles d’araignée et constellé de magnifiques points de rouille. Ensuite, nous aurions plané avec l’oiseau qui vole haut dans le ciel limpide.

En d’autres circonstances, j’aurais aussi décrit la mer d’ombres qui clapote sous les pas d’une mère et de son enfant dont la crinière s’étire sous les doigts du vent.

Mais, sous une arche de verdure, une vieille flèche qui a traversé les siècles a percé ma sphère protectrice.

Mon intention devient autre. Continuer d’écrire selon mes propres règles pour parler de toi. Dire sans prononcer le mot.

Je suis chacun des trois papillons qui successivement sont venus se fracasser contre la fenêtre.

Le papillon se cogne d’abord avec douceur, sans froisser aucune de ses ailes, quelques secondes, il reste collé à la vitre, comme perdu, cherchant une issue dans la terreur de cette situation. Si j’interviens, sa panique sera démultipliée, sa confusion totale et peut-être sa mort inévitable car malgré mes précautions et sans le vouloir, je pourrais froisser ses ailes. Alors, je l’observe.

Soudain, sa direction est bonne, le battement d’ailes aussi, il poursuit son ballet d’un jour. D’autres à leur tour viendront se cogner, exécuter la même danse.

Un enchaînement de mouvements qui semble représenter la folie, l’ignorance, l’ivresse, la jeunesse, la bêtise, le courage et la curiosité peut-être aussi. La vitre est la paroi d’un immense bocal. Il existe tout un espace de liberté entre ce verre et le reste mais constamment la danse s’exécute contre lui. L’histoire se répète.


L’histoire se répète...


En écrivant ces mots, je réalise une chose. Pour qu’il y ait répétition, il aurait fallu qu’il y ait un arrêt, un stop, un point, une fin, une conclusion bonne ou mauvaise.

L’histoire ne fait que continuer…alors pourquoi ne parvenons-nous pas à l’arrêter ?

Ces derniers jours, mes mots ressemblent à ce joli ballet idiot. Ils émergent de toutes parts, de mon passé, de mon présent, ils s’interrogent sur mes ancêtres, sur mes parents, sur leur histoire d’amour, sur les choix qu’ils ont fait, mes mots et mes phrases se questionnent pour mes enfants, sur ma responsabilité de mère, d’être vivant. Les mots, les questionnements fusent, m’ensevelissent tant et tant que je ne sais plus comment commencer, comment finir, comment raconter, comment respecter ma vision du monde pour dire sans entrer dans ce jeu dégoûtant qui me répugne depuis toujours.


Je veux que mes mots parlent du sujet sans le nommer. Je ne veux pas entrer dans le jeu.

Je veux le taire pour lutter à ma manière et me respecter. Respecter ma pudeur et mon humanité.


Hier soir, dans la chaleur de cette première nuit de juin, le sommeil se refuse à moi, une lumière argentée s’invite dans notre chambre en passant sous les volets à peine fermés. Me voilà comme ces papillons à me fracasser contre mon oreiller, mon matelas, mes draps, mes mots, mes pensées, mes contradictions, mes aveuglements, ma naïveté, mon envie de croire en ce que l’humain porte de bon en son sein et mon envie de dire enfin.

Le sujet m’obsède. Je veux parler de toi sans participer au jeu. Je veux taire ton nom et je me rends la tâche difficile voire impossible. On ne peut pas vivre sans te nommer.


Je suis écartelée…accablée, choquée, je fouille dans les vertiges de ma mémoire. « Ce n’est pas à cause de ça », la voiture laisse derrière nous des nuages de poussière qui se déposeront sur la peau des enfants et les toits des cases, Nazara,…


L’image surgit à nouveau. Celle de l’animal victorieux agenouillé sur le corps d’un humain. Surgit une vignette de Tintin au Congo et le son d’une voix qui s’en va.


Cette semaine, cette flèche m’a poussé à modifier mon comportement. Un appel venu du plus profond de mes cellules. Celles qui se souviennent peut-être d’un vécu que j’ignore, un vécu de souffrance, de douleurs.

J’ai pensé qu’il était de mon devoir de regarder en face, bien en face, la cruauté du monde dans lequel je vis, dans lequel j’ai fait naître trois enfants.

J’ai senti ma propre gorge se fracasser contre un vulgaire bout de béton. J’ai senti que ma salive formait un mur à l’intérieur de mon œsophage.


Je me sens bien petite, bien fragile, bien misérable perdue sur ce grain de poussière (que nous étiquetons Terre) au milieu d’un néant (que nous étiquetons Univers).


Moi, l’enfant de rien, née de l’amour d’un homme et d’une femme dont les ombres sont identiques. Parfois elles sont voiles derrière leurs pas, parfois napperons dentelés sous leurs pieds, parfois obliques, dansantes, effilées et longues et quand vient l’astre de la nuit (que nous étiquetons Lune), leurs ombres disparaissent. Il me semble qu’il en est de même pour tous les êtres habitants sur ce bout de poussière.


A quoi tiendra le point final de cette histoire répugnante ? Quand cette minorité parviendra à finalement déchirer les ténèbres ? Ou quand enfin l’amour…

Je ne prononcerai pas le mot car je ne veux pas entrer dans le jeu.

Je suis un être vivant et juste pour cette raison je suis sacrée, ma vie mérite d’être respectée tout comme celle de cet être allongé par terre qui supplie pour que de l’air entre dans son corps, pour que la vie n’en sorte pas.


Alors par ces phrases dans lesquelles je ne te nomme pas, je vais hurler haut et fort ce que d’autres ne veulent pas entendre et ce que je ne devrais pas à avoir à dire : je suis un être vivant comme toi, je suis belle, je suis sauvage, je suis aimée, je suis admirée, je suis cultivée, je lis, je danse, j’écris, j’observe, je respecte, j’écoute, je dis, je mange, je bois, je dors, je crie, je ris, je fais l’amour et je dis l’amour…


J’aurais pu commencer cet écrit en parlant de la femme qui descend la route goudronnée, de la fillette, des ornements sur le portail, de l’oiseau qui plane, des vagues d’ombres, de la poussière, idiot, du trou, des ailes, des mots qui se fracassent, du vent qui pousse, humains, stupide, des mots, ignorance, fracassent, papillons, vitre, fracassent, bocal, bitume, histoire, fracasse, ailes, fenêtres, amour…Georges Floyd…on dit que la mort c’est sombre…

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